← Cet article fait suite à la première partie, où l'on voit d'où vient le mentorat et ce que fait vraiment un bon mentor.
Lire la première partie →Les limites du mentorat : ce qu'un mentor ne doit jamais devenir
Le mentorat est une relation de confiance. Et comme toute relation fondée sur la confiance, elle peut être aussi bien une force de construction qu'une source de blessures. Les chercheurs qui s'intéressent au mentorat sont d'ailleurs unanimes : ce n'est pas l'erreur qui décrédibilise un mentor, mais le moment où il cesse de servir le développement de son mentoré pour commencer à se servir de lui.
a) Le mentor narcissique
Le mentor narcissique transforme son mentoré en public. Plus qu'un jeune à accompagner, il voit en lui un admirateur chargé de nourrir son ego. Il parle davantage de ses réussites que de la progression de son protégé et supporte difficilement d'être remis en question.
Pourtant, un mentor n'est pas censé être le héros de l'histoire. Son rôle est d'aider le jeune à écrire la sienne.
b) Le mentor qui crée une dépendance
Cette dérive est sans doute la plus préoccupante, car elle ressemble souvent à de la bienveillance. Le mentor veut être consulté pour tout, donne son avis sur chaque décision et finit, peu à peu, par décider à la place du jeune.
Or le rôle d'un mentor n'est pas de rendre sa présence indispensable. Au contraire, il doit apprendre à son mentoré à réfléchir, à choisir et à avancer progressivement par lui-même.
c) Le mentor qui s'approprie les réussites
Un bon mentor voit parfois chez un jeune un potentiel que celui-ci ne soupçonne pas encore. Mais voir un potentiel ne signifie pas en être le propriétaire.
Les réussites d'un mentoré appartiennent d'abord à celui qui a travaillé pour les obtenir. Le mentor peut en être fier, mais il ne devrait jamais les revendiquer comme si elles étaient les siennes. Un mentor qui s'accorde le mérite des accomplissements de son protégé n'aura finalement pas compris sa véritable mission.
d) Le mentor absent
Le mentorat demande une certaine continuité. Sans être constamment présent, un mentor doit rester disponible lorsque son accompagnement est nécessaire.
À l'inverse, un mentor qui apparaît et disparaît selon ses envies risque de laisser son protégé dans le doute, l'incompréhension ou le sentiment d'avoir été abandonné. Guider quelqu'un implique une responsabilité qui ne peut être assumée à moitié.
e) Le mentor qui humilie
Certains pensent encore que l'on forge le caractère en humiliant. Ils ridiculisent, comparent, rabaissent et utilisent les faiblesses du jeune comme un moyen de pression. Ils prétendent « endurcir », alors qu'ils fragilisent.
Un bon mentor peut être exigeant, parfois même ferme, mais jamais humiliant. Rabaisser n'est pas de la correction. Le mépris n'est pas de l'exigence.
Toutes ces dérives ont un point commun : le mentor cesse de mettre son influence au service de son mentoré pour la mettre au service de lui-même. À partir de cet instant, il n'accompagne plus mais exerce une emprise.
La difficulté est que ces comportements ne sont pas toujours évidents à reconnaître, surtout lorsqu'on admire profondément une personne. D'où une question essentielle : comment choisir un mentor capable de nous faire grandir sans jamais nous priver de notre liberté ?
Comment choisir son mentor... et comment devenir un bon mentor demain ?
Comme nous avons pu le constater, l'admiration que nous portons à une personne ne suffit pas à en faire un bon mentor. L'admiration peut être le point de départ d'une relation de mentorat, mais elle ne doit jamais en être le seul fondement.
Un premier critère et sans doute le plus évident : les actes doivent suivre les paroles. Une personne qui agit constamment à l'opposé de ce qu'elle enseigne aura bien du mal à transmettre autre chose que de la confusion. Un mentor enseigne avant tout par son exemple.
Un bon mentor est également une personne qui respecte les opinions des autres, même lorsqu'elles diffèrent des siennes. Cette capacité à accepter la contradiction est souvent le signe qu'il respectera aussi l'individualité de son mentoré. Il inspire davantage la liberté que la peur, encourage à réfléchir plutôt qu'à obéir et accepte que son protégé puisse un jour ne plus être d'accord avec lui.
Il est aussi capable de reconnaître ses propres limites. Il sait dire : « Je ne sais pas », « Je me suis trompé » ou encore : « Je ne suis peut-être pas la personne la plus qualifiée pour t'aider sur cette question. » Cette humilité l'amène naturellement à encourager son mentoré à apprendre auprès d'autres personnes lorsque cela est bénéfique.
Cette idée est d'ailleurs confirmée par les recherches plus récentes sur le mentorat : Kathy Kram elle-même, en approfondissant sa théorie quinze ans plus tard, montre qu'il est souvent préférable de ne pas avoir un seul mentor, mais plusieurs, réunis dans ce qu'elle appelle un « réseau de développement ». On peut avoir un mentor spirituel, un mentor professionnel, un mentor artistique ou encore un mentor entrepreneurial. Aucun être humain ne possède toutes les compétences nécessaires pour accompagner tous les aspects d'une vie. De la même manière, les mentors peuvent être remplacés au fil du temps, à mesure que nous grandissons, que nos objectifs changent et que de nouveaux défis se présentent.
Il est également important de rappeler que le mentorat est une rencontre. Nous choisissons nos mentors, mais les mentors choisissent eux aussi les personnes qu'ils accompagneront, en fonction de leurs compétences, de leur disponibilité et de ce qu'ils estiment pouvoir réellement leur apporter.
Enfin, le plus bel accomplissement d'un mentor ne se mesure pas seulement au jour où son protégé est capable d'avancer sans lui. Il se mesure aussi au moment où ce dernier devient, à son tour, capable de guider d'autres personnes avec la même humilité, la même bienveillance et le même souci de les rendre libres. Un véritable mentor contribue à former de futurs mentors.
Conclusion
Tout au long de cet article, une idée s'est imposée : le mentor exerce sur un jeune une influence qui peut, à bien des égards, être comparée à celle d'un parent. Il participe à sa manière de voir le monde, d'interpréter ses échecs, de développer sa confiance en lui et, parfois, d'orienter les grandes décisions de sa vie. Une telle influence est une immense responsabilité.
C'est précisément parce que cette relation repose sur la confiance qu'elle peut produire le meilleur comme le pire. Utilisée avec sagesse, elle permet à un jeune de révéler son potentiel, d'éviter certains pièges et de grandir plus sereinement. Utilisée à mauvais escient, elle peut conduire à la dépendance, à la manipulation ou à la perte de confiance en soi.
Il ne faut donc pas attendre d'un mentor qu'il soit parfait. Les meilleurs mentors restent des êtres humains, capables de douter, de reconnaître leurs erreurs et d'apprendre eux aussi. Ce qui les distingue n'est pas leur infaillibilité, mais leur capacité à mettre leur influence au service de l'autre plutôt qu'à son service personnel.
Toute relation où l'un possède davantage d'expérience, d'autorité ou de pouvoir comporte un risque d'abus si elle n'est pas encadrée par des limites claires. C'est pourquoi un mentor ne devrait jamais chercher à décider de la vie de son mentoré, à le rendre dépendant de lui ou à se croire indispensable. Son rôle n'est pas de posséder un destin, mais de contribuer à son épanouissement.
L'histoire nous apprend que Mentor avait pour mission de préparer Télémaque à gouverner en l'absence de son père. Il ne devait pas le remplacer, encore moins le garder sous son influence ; il devait simplement lui transmettre ce dont il avait besoin pour devenir pleinement lui-même. Des siècles plus tard, cette idée demeure sans doute la plus juste définition du mentorat.
Au fond, la grandeur d'un mentor ne se mesure ni au nombre de ses disciples, ni à l'admiration qu'il suscite. Elle se mesure au nombre de personnes qu'il aura rendues suffisamment libres, suffisamment confiantes et suffisamment responsables pour continuer leur chemin sans lui... et, peut-être un jour, tendre la main à quelqu'un d'autre.
Tu n'as pas encore lu la première partie ? Elle t'attend juste ici ⬇️
Lire la première partie →Tu as buté sur un mot ?
Réseau de développement (mentorat)
Une évolution du modèle classique un mentor / un mentoré : plutôt qu'une seule figure de référence, un petit groupe de personnes différentes, chacune répondant à un besoin précis (professionnel, personnel, artistique...) à un moment donné. En savoir plus
À lire aussi
Sources
Kram, Kathy E. Mentoring at Work: Developmental Relationships in Organizational Life. Scott, Foresman, 1985.
Kram, Kathy E. « Reconceptualizing Mentoring at Work: A Developmental Network Perspective. » The Academy of Management Review, vol. 26, n° 2, 2001.