Dans les relations humaines, il est très difficile d'éviter les conflits. Nous entrons en désaccord avec les autres pour des raisons qui nous semblent justes, ou parfois portées par une irrationalité que nous ne savons pas nous expliquer. C'est pourquoi l'un des actes les plus intelligents que l'être humain ait pu poser est celui de s'observer, de s'étudier, et de tenter par tous les moyens de se comprendre. C'est une étape cruciale pour améliorer nos relations interpersonnelles, dont dépend en grande partie notre équilibre.
Mais s'observer, c'est aussi accepter qu'une grande partie de nos réactions face aux autres en dit long sur nous-mêmes. Ce qui nous irrite sans raison claire, ce qui nous fascine sans qu'on sache pourquoi, est souvent le reflet déplacé de quelque chose que nous portons en nous-mêmes, sans le savoir. Ce mécanisme a un nom : la projection.
La projection est un phénomène psychologique introduit par Sigmund Freud, neurologue et fondateur de la psychanalyse, à la fin du XIXe siècle. Elle se définit comme un mécanisme de défense inconscient qui consiste à attribuer à autrui ses propres pensées, désirs ou intentions. C'est voir en l'autre ce qui est caché en nous.
Ce concept est repris et développé par Carl Gustav Jung, psychiatre et fondateur de la psychologie analytique, qui disait : « Tout ce qui nous irrite chez les autres peut nous conduire à une meilleure compréhension de nous-mêmes. » Cette affirmation présente les autres comme une sorte de miroir de notre inconscient. La récurrence de ce phénomène dans nos relations quotidiennes, sa subtilité et ce qu'il peut nous révéler sur nous-mêmes en font un sujet fondamental. Nous allons ensemble découvrir les causes de la projection ainsi que quatre principales formes de projection.
Pourquoi projetons-nous ?
La projection est une fonction naturelle du psychisme. Le moi, pour se protéger de ce qui est douloureux, inacceptable ou menaçant, a recours à des mécanismes de défense. La projection est l'un d'eux : plutôt que d'affronter une pensée, un désir ou une émotion difficile à intégrer, le psychisme les expulse et les localise à l'extérieur, chez l'autre.
Ce mécanisme s'active souvent face à ce que Jung appelait l'ombre, cette partie de nous-mêmes que nous refusons de voir, constituée de tout ce que nous avons appris à réprimer, à nier ou à juger inacceptable.
I- La projection du désir réprimé
Je ne supporte pas que les autres se permettent ce que je m'interdis.
La projection du désir réprimé est probablement la plus courante, et la plus difficile à admettre. Elle survient quand on refoule un désir, un plaisir ou une liberté qu'on s'interdit à soi-même. Plutôt que de disparaître, ce désir refoulé se déplace : il revient sous forme de jugement, dirigé contre ceux qui, eux, s'autorisent ce qu'on se refuse. On les trouve irresponsables, immatures, ou légers, là où, au fond, on aimerait un peu leur ressembler.
II- La projection de l'idéal
J'ai une admiration excessive pour cette personne, sa cohérence, son attitude, sa confiance. Et je trouve que je serais incapable d'être comme elle.
La projection de l'idéal, ce que Jung appelait l'ombre dorée, élève au lieu de condamner, mais le mécanisme reste identique : on dépose sur l'autre quelque chose qui vient de nous-mêmes. Une admiration saine dit « cette personne m'inspire » ; l'admiration projective dit plutôt « cette personne possède quelque chose de presque magique que je n'aurai jamais ». L'autre devient alors un écran sur lequel on projette ses propres possibilités, celles qu'on ne se reconnaît pas le droit de porter.
Ce qui nous fascine à l'excès chez quelqu'un révèle souvent une partie de nous-mêmes non encore vécue, une qualité qui existe déjà en nous mais qui nous paraît illégitime ou inaccessible. Le mécanisme tient en une phrase : je t'admire tellement parce que je ne crois pas que cela puisse aussi venir de moi.
III- La projection des intentions cachées
Je soupçonne mon partenaire d'être constamment en train de me manipuler.
La projection des intentions cachées peut prendre plusieurs visages. Le premier tient à la logique du donnant-donnant : quelqu'un qui sait influencer sans le dire, donner pour obtenir, même sans en avoir pleinement conscience, suppose sans le formuler que « tout le monde fonctionne comme moi ». L'autre devient suspect parce qu'on lui prête sa propre façon de faire.
Le deuxième vient de sa propre opacité intérieure. Quelqu'un qui filtre beaucoup ce qu'il ressent, dit oui quand il pense non, évite la confrontation directe, finit par percevoir des doubles jeux partout. L'autre devient le miroir de sa propre difficulté à être transparent.
Le troisième, enfin, est celui d'une blessure ancienne : ce n'est pas vraiment l'autre qu'on regarde, mais une figure du passé qu'on lui superpose, un parent imprévisible, un ex trompeur, un environnement instable. Le psychisme anticipe : « je connais ce scénario, il y a forcément un piège » et cherche, inconsciemment, à le confirmer.
IV- La projection morale
Je trouve cette personne immorale, ses décisions, choix et pensées sont trop libéraux, irréfléchis. Elle mériterait d'être ramenée à l'ordre.
Il existe une forme de projection particulièrement difficile à reconnaître, parce qu'elle se présente sous les traits de la vertu : la projection morale. Quand on juge quelqu'un profondément immoral, irréfléchi, trop libre, au point de souhaiter qu'une force supérieure le ramène à l'ordre, la source de ce jugement mérite qu'on s'y attarde.
La lecture la plus classique est celle de l'ombre morale. La personne qui condamne avec cette intensité a souvent appris, très tôt, qu'il fallait être pure, disciplinée, raisonnable, et que certains désirs étaient honteux. L'autre devient alors le porteur visible de ce qui a été interdit intérieurement. Le sous-texte pourrait se formuler ainsi : comment oses-tu vivre ce que je combats en moi ?
L'autre forme est celle de l'orgueil moral, où c'est l'agressivité du jugement lui-même qui est projetée. On craint ses propres tendances à juger, à vouloir contrôler, à imposer ses règles, et plutôt que de les reconnaître, on les retourne : « je suis simplement du côté du bien, c'est toi qui dévies. » L'autre ne dérange pas parce qu'il est réellement dangereux, mais parce qu'il incarne, sans effort apparent, ce qu'on ne s'est jamais permis.
L'aversion et l'admiration ne sont pas toujours de la projection. Nous la reconnaissons lorsque nous réagissons de manière disproportionnée aux actions ou aux caractères des autres, ou lorsqu'une même chose nous rebute chez plusieurs personnes différentes.
Cela dit, quelle qu'en soit la forme, qu'il s'agisse de désir réprimé, d'idéal, de méfiance ou de jugement moral, ce que nous projetons, c'est toujours un conflit qui nous appartient. S'irriter contre quelqu'un qui s'autorise une liberté qu'on se refuse ne veut pas forcément dire qu'on lui ressemble, mais qu'on se bat pour ne pas lui ressembler. Le reproche qu'on fait à l'autre, on se le fait d'abord à soi-même.
Ne pas le voir, c'est risquer de juger, de blâmer ou d'admirer pour de mauvaises raisons. Le comprendre, au contraire, c'est apaiser ses relations : un peu moins de rancœur et un peu plus de tolérance.
Comme le rappelait Jung, les autres sont nos miroirs les plus honnêtes, à condition d'avoir le courage de regarder ce qu'ils reflètent.
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Mécanisme de défense
Une stratégie inconsciente que l'esprit met en place, sans qu'on le décide, pour se protéger d'une émotion ou d'une pensée trop difficile à supporter. En savoir plus (Larousse)
Inconscient
La part du fonctionnement psychique à laquelle nous n'avons pas directement accès, mais qui influence quand même nos pensées et nos comportements. En savoir plus (Larousse)
Ombre (Jung)
Dans la théorie de Carl Gustav Jung, la part de nous-mêmes qu'on refuse de reconnaître, faite de tout ce qu'on a appris à juger inacceptable chez soi. En savoir plus
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Pour aller plus loin
Carl Gustav Jung, Ma vie — Souvenirs, rêves et pensées / Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse